L'effondrement de la civilisation occidentale

Naomi Oreskes et Eric M. Conway

C'est un document venu du futur qui nous est parvenu.

Des historiens ont analysé comment la civilisation occidentale s’est effondrée.

Les peuples occidentaux savaient ce qui leur arrivait, mais ils ont été incapables d'enrayer le processus. C'est d'ailleurs l'aspect le plus ahurissant de l'histoire  : à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu'il savait. Et cela a mené au « Grand effondrement ».

Les hommes ont pourtant compris que leur activité provoquait des dégâts sur l'environnement. Les bases scientifiques étaient trop incertaines, rétorquaient leurs opposants. Toute tentative de solution deviendrait plus coûteuse que le problème lui-même. On ne prenait pas non plus au sérieux les incendies, les inondations, les ouragans et les vagues de chaleur qui se multipliaient. On s’enfermait dans le déni. Le plus étonnant, c'est qu’au moment même où l'urgente nécessité d'une transition énergétique est devenu palpable, la production de gaz à effet de serre a augmenté. Cette époque est décrite comme la période de la « Pénombre ». On ne croyait pas les scientifiques. Une législation a  même été voté pour limiter ce qu'ils avaient le droit d’étudier et comment. Certains ont même été condamnés pour avoir compromis la sécurité et le bien-être public par des menaces indûment alarmiste.

Quelques artistes ont tenté de sonner l'alerte. Ils n'ont pas été entendus.

Le problème, c’est que les experts avaient sous-estimé la menace. Pourquoi, quand il était encore possible de prendre des mesures préventives, l'humanité n'a-t-elle pas eu la réaction appropriée ? Beaucoup ont cherché la réponse dans « l'optimisme adaptatif humain » qui s'est ensuite révélé crucial pour les survivants.

Il y a aussi eu l'aveuglement des scientifiques qui ne disaient pratiquement jamais que le changement climatique était causé par des gens.

Les États-Unis et le Canada ont accéléré leur production de gaz de schiste. La fonte de la banquise arctique a permis d'ouvrir les voies maritimes pour explorer le pétrole et le gaz dans le pôle nord. Pourquoi le gaz de schiste ? Parce qu'il produisait moitié moins de CO2 que le charbon. Le gaz bon marché est devenu une ressource énergétique supplémentaire pour satisfaire une expansion de la demande. C’était la frénésie des énergies fossiles.

En 2040, les vagues de sécheresse et de chaleur sont devenues la norme. À l'été 2041, dans l'hémisphère nord, la planète a été écorchée vive par des vagues de chaleur qui ont détruit les récoltes. Il y a eu des mouvements de panique, des émeutes de la faim dans les grandes villes, des migrations massives, une croissance explosive des populations d'insectes qui ont provoquent d'immenses épidémies. Dans les années 2050, des régimes se sont effondrés.

Pour réduire la concentration en CO2 de l'atmosphère, on a décidé de recourir à la géo-ingénierie avec des injections d'aérosols dans l'atmosphère. C’était en 2052.  Les trois premières années, les résultats ont été encourageants, mais c’était sans compter sur des effets secondaires. Il n’y a pas eu de mousson indienne, si bien que les récoltes ont été mauvaises, ce qui a entraîné une famine. L'enchaînement fatal était lancé point il y a encore eu une hausse des températures.

En 2060, la banquise arctique a disparu. Le dégel du permafrost a entraîné une aggravation brutale des émissions de carbone. Mais l'événement qui apporté un coup mortel à la civilisation occidentale, c'est l'effondrement de l'inlandsis de l'Antarctique occidentale. Le niveau de la mer a monté de cinq mètres entre 2073 et 2093. Ensuite l'inlandsis du Groënland a entamé sa propre désintégration. Puis a eu lieu la « Migration massive » qui a vu 1,5 milliard de personnes quitter leur région d'origine. Ces mouvements de population ont contribué à la seconde peste noire, qui a tué la moitié de la population européenne. Beaucoup ont cru que la fin de l'espèce humaine était proche.

En 2090, une généticienne japonaise, Akari Ishikawa, a mis au point une forme de lichen qui absorbe le CO2 de l'atmosphère. La planète s'est retrouvée sur la voie de la guérison climatique. Deux décennies plus tard, son effet sur les paysages est bien visible. Dans les régions continentales et septentrionales de l'Europe, d'Asie et d'Amérique du Sud, les survivants se sont regroupés et ont commencé à reconstruire. En Australie et en Afrique, les humaine avaient été anéantis.

Pour l'historien du futur qui étudie cette période tragique, le plus stupéfiant est que les victimes savaient ce qui se passait. Les technologies étaient disponibles, mais elles n’ont pas été mise en œuvre à temps. Pourquoi ? L’ hypothèse : la civilisation occidentale a été piégée par l'étau de deux idéologies inhibantes, le positivisme et le fondamentalisme de marché. Le pouvoir était aux mains d'institutions politiques, économiques et sociales qui avaient tout intérêt à maintenir l'utilisation de l'énergie fossile. Ce que les néolibéraux redoutaient le plus - l'état centralisé et la perte du choix individuel - a été rendu inéluctable par les politiques qu'eux-mêmes avaient contribué à mettre en place. Ils ont aussi favorisé l'essor des formes de gouvernement qu'ils abhorraient. Ironie de l’histoire, c’est un Etat centralisé, la Chine, qui a réussi à faire face au désastre climatique.

L'effondrement de la civilisation occidentale – Naomi Oreskes et Eric M. Conway

Les liens qui libèrent, 2020

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