Faut-il une dictature verte ?

Antoine Buéno

Le titre est provocateur, mais il n’y aura pas de suspense. A la question Faut-il une dictature verte ? Antoine Buéno répond par la négative. Faut-il refermer le livre tout de suite ? Ce serait bien dommage. Antoine Buéno expose sa méthode : il met de côté tous les interdits éthiques pour examiner la transition écologique et se demander si une dictature verte est nécessaire pour la réussir.

Ce sont les gouvernements qui doivent impulser la transition, les entreprises n’ayant vocation qu’à accompagner. Mais la démocratie peut-elle faire face à la crise environnementale ? L’hypothèse défendue ici est paradoxale. Seule la démocratie, et même la démocratie directe, peut sauver la planète. Contre-intuitivement, Antoine Buéno estime que la crise environnementale pourrait être la chance de la vraie démocratie.

Le constat de départ n’est pourtant guère encourageant. La raison est simple : nous ne sommes pas capables d’agir. En revanche, nous savons désigner des boucs émissaires : les hommes, le patriarcat, les vieux, les riches, les multinationales et leurs lobbies, le capitalisme. La seule « technologie » dont nous disposons pour réduire notre impact sur l’environnement est… la récession, autrement dit le ralentissement de l’activité économique.

Antoine Buéno  estime qu’il vaut mieux vaut verdir ce qui fonctionne (le capitalisme) plutôt que de ressusciter quelque chose qui n’a pas fonctionné (le communisme). Il ne s’agit pas de briser la dynamique existante, mais de la retourner. Comme en judo, il est plus judicieux d’utiliser la force du capitalisme au profit de la planète.

Car si nous agissons déjà, c’est encore trop peu et trop lentement. Toutes les conditions sont réunies pour que l’action globale requise n’ait pas lieu , car 1) le pouvoir d’agir est atomisé entre un très grand nombre d’acteurs, 2) tous les acteurs concernés, à toute échelle, sont libres, 3) l’action de chacun dépend de l’action des autres, 4) tous les acteurs n’ont qu’une vue de court terme, 5) les acteurs de la transition ne voient pas d’intérêt à agir.

À ces blocages s’ajoutent les faiblesses structurelles de la démocratie représentative : 1) elle est faite pour produire du consensus. « Or l’écologie n’est pas du consensus » (François Georenne), 2) elle est prisonnière du court terme, 3) la représentation ne sert que les intérêts du corps électoral (les jeunes ne votent pas), 4) elle contraint à une polarisation de l’action publique, 5) l’écologie peine à faire rêver. L’essentiel du programme écologique, ce sont des contraintes immédiates pour des bénéfices futurs et hypothétiques

Pour faire la transition, il va donc falloir « hacker » la démocratie pour qu’elle active des leviers économiques capables de transformer en profondeur la donne écologique. Autrement dit, il convient de réinventer le capitalisme.

Reste une question : comment rendre la transition désirable ? Pour Antoine Buéno, cette question n’a pas de sens. La transition ne peut pas être désirable. A l’échelle individuelle, il n’est pas désirable de payer plus cher son essence ou d’être contraint d’acheter une voiture électrique, de se priver de certains produits et de payer des fruits et légumes bio deux fois leur prix ou d’avoir froid chez soi pour économiser le chauffage. Quand on est agriculteur, il n’est pas désirable de troquer des intrants hyperefficaces contre des méthodes naturelles beaucoup plus contraignantes. Quand on est une entreprise, on ne peut pas désirer être soumis à des normes de plus en plus drastiques. Et quand on est un gouvernement, on ne peut pas désirer mettre tout ce beau monde dans la rue et condamner au passage des milliers d’emplois. Mais est-ce grave ? La transition doit-elle être désirable ? Tout dans le monde n’a pas à être désirable. On ne fait pas dans la vie que des choses désirables. Nous faisons souvent aussi les choses parce que nous le devons, parce que nous n’avons pas le choix, parce qu’il le faut. La transition ne doit pas être désirée. Elle doit être acceptée. Acceptée en responsabilité.

Faut-il alors craindre que la transition restreigne les libertés, creuse les inégalités ou condamne la croissance ? À ces trois questions, Antoine Buéno répond non. Certes, la transition interdira des pratiques jusqu’alors permises, mais cela ne suffit pas à la qualifier de liberticide.


Antoine Buéno – Faut-il une dictature verte ?

Flammarion 2023

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