Ultra Ecologicus – Les nouveaux visages de l’écologie

Marc Lomazzi

Avec Ultra Ecologicus– Les nouveaux visages de l’écologie, Marc Lomazzi propose une enquête qui se présente d’abord comme une plongée. Non pas dans un mouvement unifié, mais dans un univers fragmenté, celui des « ultras » de l’écologie, dont les formes d’engagement, les imaginaires et les pratiques dessinent une nébuleuse aux contours incertains.

Au premier rang figurent les climato-activistes, incarnés par des figures comme Greta Thunberg ou des organisations telles qu’Extinction Rebellion. Leur mode d’action repose sur la désobéissance civile : blocages, marches, grèves, sit-in, actions coup de poing contre des centres commerciaux ou des sièges de multinationales, jusqu’à l’invasion d’aéroports ou au décrochage de portraits officiels. Pacifique dans son principe, cette désobéissance peut néanmoins basculer dans l’illégalité. Structurés en groupes autonomes, sans coordination nationale, ces collectifs privilégient des actions de type commando, souvent conçues comme de véritables spectacles de rue. Pourtant, ce militantisme se heurte à une limite : son incapacité à élargir sa base sociale. Il reste majoritairement porté par de jeunes citadins issus de la bourgeoisie. Leur adversaire est clairement désigné : la civilisation industrielle et la surproduction.

À cette critique s’adosse celle des écoféministes, qui identifient dans le patriarcat la source commune de l’oppression des femmes et de la nature. L’industrie nucléaire devient, dans cette perspective, l’expression d’un pouvoir masculin, blanc et dominateur, prédateur à la fois des ressources naturelles et des corps féminins. Les écoféministes revendiquent un autre rapport au monde, du côté du corps, du sexe, de l’intuition et de la nature, face à un univers masculin associé à la rationalité et à la culture. Certaines mobilisent la figure subversive de la sorcière, appelant les femmes à se réapproprier leur corps, leur fertilité et leur rôle de mère.

Le courant antitech s’attaque, lui, à la technologie elle-même. Rejet de la 5G, des vaccins, des OGM, du nucléaire, des nanoparticules, des produits de synthèse : au nom du principe de précaution, tout un pan du progrès est remis en cause. Les anarcho-primitivistes poussent cette logique jusqu’au refus de la civilisation, prônant un retour à la vie des chasseurs-cueilleurs du paléolithique, tandis que la vogue du low tech esquisse une alternative moins extrême.

Avec les zadistes, l’écologie devient territoire. La ZAD dépasse le simple refus d’un projet jugé destructeur pour l’environnement : elle constitue une matrice militante, irriguant d’autres luttes, contre l’agriculture intensive, les pesticides, les privatisations, le libre-échange, ou encore en faveur des sans-papiers. Elle se veut aussi laboratoire d’une société alternative, écologique, autogestionnaire et autonome.

Cette aspiration se prolonge chez les néo-utopistes. Entre esprit peace and love, new age et héritage psychédélique, ils expérimentent des formes de vie communautaire dans des écohameaux, écovillages ou habitats coopératifs. Le quotidien devient ici un instrument de lutte. C’est une autre manière de faire de la politique, par la transformation concrète du rapport à la nature.

Les adeptes de la décroissance proposent une refonte complète de l’ordre économique. La décroissance ne se réduit pas à l’inverse de la croissance, mais vise l’instauration d’une société d’abondance frugale, fondée sur la sobriété, la rupture avec le business as usual et l’abandon du mythe de la croissance infinie. Transports réduits, circuits courts, low tech, interdiction de la publicité et de l’obsolescence programmée : c’est une démolition en règle de l’économie de marché qui est envisagée. À cela s’ajoutent des propositions institutionnelles (décentralisation, démocratie participative, salaire à vie, réduction drastique du temps de travail). Reste une question centrale : comment opérer cette transformation sinon par une forme de « tyrannie éclairée » ?

Les prophètes de la collapsologie décrivent quant à eux un scénario d’effondrement déjà enclenché, régi par une mécanique de réactions en chaîne irréversibles. L’anthropocène conduirait à la chute de notre civilisation, avec des millions de victimes et des révoltes sociales lorsque le rationnement s’imposera. Face à cette perspective, trois attitudes sortir du déni, renouveler l’imaginaire forgé par les films de zombies ou les scénarios à la Mad Max, anticiper la catastrophe, c’est-à-dire s’y préparer concrètement. Mais cette vision nourrit aussi une éco-anxiété croissante, notamment chez les plus jeunes.

Les écosurvivalistes traduisent cette angoisse en pratique. Ils cherchent l’autosuffisance alimentaire et énergétique, organisent leur retour à la nature et poursuivent une autonomie radicale vis-à-vis de la société. Mais cette logique tend au repli sur soi, alimentée par une perception généralisée du danger, et peut dériver vers un malthusianisme radical et un darwinisme social extrême.

Enfin, les animalistes radicaux et les antispécistes prolongent cette radicalisation en la déplaçant vers la cause animale. Indissociable du véganisme, leur combat vise à abolir toute discrimination fondée sur l’espèce. Certains passent à l’action : sabotages, libérations d’animaux, intimidations, incendies. Le sort des animaux est assimilé à un génocide, d’autant plus que l’élevage est perçu comme le principal responsable du réchauffement climatique. Les actions ciblent boucheries et chaînes de distribution. Cette nébuleuse, aux frontières floues, n’est pas sans ambiguïtés. Sa radicalité porte en germe des dérives inquiétantes, s’expose au reproche d’antihumanisme et nourrit une défiance à l’égard des démocraties, jugées incapables d’imposer les sacrifices nécessaires. D’où une tentation latente : celle d’un despotisme vert.


Marc Lomazzi - Ultra écologicus – Les nouveaux visages de l’écologie

Flammarion, 2022

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