Comment saboter un pipeline

Andreas Malm

Pour Andreas Malm (comme pour tant d’autres), le constat est simple : les riches fabriquent le plus d'émissions, et surtout les ultra riches. Ils déversent des périls mortels sur d'autres et y échappent dans un même coup de maître. Si nous devons réduire les émissions maintenant, nous devons commencer par les riches. Mais la consommation n'est pas la seule prérogative des riches.

On peut vouloir changer les choses, mais on change de registre dès qu'il y a du sang versé. Cela pourrait arriver, malencontreusement ou délibérément. Ce serait une catastrophe pour le mouvement écologiste si l'un de ces composants recourait au terrorisme. Le capital moral accumulé pourrait se voir dévalorisé ou effacé d'un coup. Dès que le mouvement social s'engage dans des actions violentes, il entre sur le terrain de prédilection de « l'ennemi », l’Etat, qui dispose d'une supériorité militaire écrasante. L'Etat aime les combats armés car il sait qu'il gagnera. Il dispose aussi d’une supériorité écrasante dans tous les domaines : propagande médiatique, coordination institutionnelle, ressources logistiques, légitimité politique, argent. Pour autant, Andreas Malm estime que la non-violence n’a pas encore été épuisée.

Il estime qu’il faut un plan radical, prêt à faire exploser le statu quo. Toutes les transitions démocratiques, tous les dictateurs détrônés l'ont été par des gens d'abord pacifiques et qui après s'être heurtés à la cuirasse de l'Etat, ont brandi des bâtons, lancé des pierres et des cocktails molotov. Beaucoup de luttes ont bénéficié du temps : c'est la temporalité de l'exaspération.

Il faut passer de la protestation à la résistance. Et cela nécessite de recourir au sabotage. Il est techniquement possible pour des personnes organisées en dehors de l'Etat de détruire le type de bien qui détruit la planète. Il est tout aussi possible techniquement que de s’engouffrer dans les énergies renouvelables. La vraie question est  : pourquoi ces choses n'arrivent elles pas, ou plutôt pourquoi arrivent-elles pour toutes sortes de raisons bonnes ou mauvaises, mais pas au nom du climat ?

Le sabotage peut se faire sans une colonne de fumée. C'est d'ailleurs préférable. Il peut se pratiquer doucement, délicatement même. Par exemple, en dégonflant des pneus de SUV.

Pour Andreas Malm, il faut aussi apprendre des luttes passées. Une idée de plus en plus largement partagée est celle qu'aucun discours ne poussera jamais les classes dirigeantes à agir. Le changement de cap devra donc être imposé. Jusqu'ici, le mouvement s'est interdit une forme d’action : la force physique offensive (défensive, en l'occurrence).

Les investisseurs font comme si de rien n'était. Ils font comme s'ils ne croyaient pas à une politique pour le climat. Ils sont toujours convaincus que le monde leur appartient et pensent n’avoir rien à craindre.

Une doctrine s'est imposée dans le mouvement anti climat : le pacifisme. Sous deux formes. 1) Le pacifisme moral, qui considère que commettre des actes de violence est toujours mauvais. Il devient noble de se soumettre à une souffrance qu'on ne mérite pas et de ne pas répliquer. 2) Le pacifisme stratégique : la violence commise par les mouvements sociaux les éloigne systématiquement de leurs objectifs.

Ce que prouve l'histoire, c'est le que le succès appartient aux pacifistes. À l'exemple des abolitionnistes ou des suffragettes, de Gandhi ou du mouvement des droits civiques.

Mais un mouvement pour le climat sans colère sociale se privera de sa force de frappe.

Si la contestation et la résistance semblent vaines il nous reste une solution : renoncer à l'humanité et à cette planète. Il est déjà trop tard, il ne nous reste plus qu’à apprendre à mourir. Le fatalisme climatique est une contradiction performative. Plus on répète qu'une réorientation radicale est à peine imaginable, moins elle le sera. L'imagination est ici une faculté centrale. On imagine plus la fin du monde que la fin du capitalisme, plus une action de géo-ingénierie que sur le système économique. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’on apprend plutôt à mourir qu'à se battre ?

Le mouvement pour le climat n'a jamais eu la naïveté de croire que le réchauffement climatique pouvait être évité. Il tire précisément sa précipitation et sa rage de la pleine conscience que la catastrophe est en cours, que la détérioration est trop avancée.


Comment saboter un pipeline – Andreas Malm

La fabrique éditions, 2020

 

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