Écologie ou économie, il faut choisir

Anselm Jappe

Le livre d’Anselm Jappe est un pamphlet. Le ton est frontal, sans compromis. Il ne s’agit pas d’accompagner la transition écologique, mais d’en démonter les illusions.

La transition écologique promise par les gouvernements n’aurait ainsi pas pour objectif de sauver l’environnement, mais le capitalisme lui-même. Le Green Deal ne serait que le passage d’un modèle industriel à un autre. Une mutation interne, qui, au fond, n’aura pas vraiment lieu.

Dans cette perspective, l’essentiel de l’effort est reporté sur les individus. Les « petits gestes du quotidien » ? Ce sont de la poudre aux yeux. Le projet réel consisterait à « tout changer afin que rien ne change ». Il ne s’agit pas de s’attaquer aux causes, mais de promouvoir la « résilience » des populations, quitte à s’accommoder de nouvelles formes de contrôle : transhumanisme, télétravail, autoritarisme soft.

Tant que l’on cherchera à concilier mesures écologiques et rentabilité, aucune issue ne sera possible. L’objectif implicite des gouvernements serait alors de faire payer la transition aux classes moyennes et défavorisées, plutôt qu’aux riches et aux grandes entreprises. Et, précise Anselm Jappe, il n’est pas nécessaire d’être un gauchiste pour le constater…

Nous ne pourrons pas sortir de la crise écologique sans sortir du capitalisme. Celui-ci est structurellement aveugle aux conséquences de sa production : comment renoncer à un avantage immédiat au nom d’un futur incertain et lointain ?

C’est pourquoi il faudrait, contre toute intuition première, diminuer la productivité du travail. Au lieu de produire plus (capitalisme) ou de produire avec moins de travail (utopie technologique), il faut augmenter à nouveau la part du travail vivant, mais seulement là où la production est vraiment désirable. Dans ces conditions, ceux qui refusent de parler du capitalisme devraient se taire sur l’écologie.

Pour Anselm Jappe, il faudrait également renoncer aux énergies fossiles sans contrepartie, à la manière d’une expropriation sans indemnisation. Plutôt que de se focaliser sur les énergies alternatives, il conviendrait de réduire drastiquement la consommation d’énergie, quelle que soit son origine.

L’efficacité énergétique, telle qu’elle est aujourd’hui conçue, ne fait que prolonger les mêmes activités inutiles et nocives : automobiles individuelles, logements surchauffés, climatisation, informatique, télécommunications, électroménager, pans entiers de la production industrielle. Une véritable sobriété consisterait à abandonner ces activités.

Anselm Jappe propose alors de substituer au terme d’anthropocène celui de « capitalocène ». Ce n’est pas le nombre d’êtres humains qui pose problème, mais ce qu’ils produisent et leur empreinte écologique. Il ne s’agit pas, selon lui, de revenir au Moyen Âge, mais à une forme de vie proche de celle du début du XXe siècle. Un recul qui, à ses yeux, n’a rien de difficile.

Si les orientations à venir devaient être dictées par la peur de la catastrophe, ou par la crainte de perdre notre mode de vie, le remède pourrait s’avérer pire que le mal. Une vie émancipatrice n’est possible qu’à condition de vouloir s’affranchir de la société marchande, indépendamment du désastre qu’elle engendre. Il faut vivre pour profiter de la vie, non pour éviter la maladie.

Mais le problème, c’est que nous sommes pris dans une société marchande qui tient les individus en son pouvoir. La résistance sera forte si l’on retire leurs béquilles des consommateurs : voiture, voyages, iPhone, école privée. La recherche du confort constitue dès lors un obstacle majeur à tout changement de civilisation. Comment renoncer aux avantages supposés de la vie technologique sans provoquer de rejet massif ?

Anselm Jappe avance des propositions radicales : réduire drastiquement le numérique et Internet, le trafic aérien, l’usage de la voiture individuelle, le tourisme, la publicité, limiter la consommation de viande,  abolir la télévision. Retrouver, en somme, un monde qui ressemble à celui de 1950. Un tel programme ne peut susciter de consensus large, reconnaît-il. La seule issue resterait alors l’anticapitalisme. Encore faut-il se demander qui, au-delà d’une minorité, serait prêt à l’accepter. L’histoire, toutefois, rappelle que des idées d’abord marginales peuvent finir par s’imposer.

Les solutions partielles ne font qu’aggraver le mal. Pour instaurer un équilibre, même fragile et temporaire, des mesures drastiques sont désormais nécessaires. Ce n’est pas en triant ses déchets que l’on sauvera la planète, mais en démantelant concrètement les infrastructures (usines, laboratoires, autoroutes, élevages intensifs) sans en demander la permission.

Les Gilets jaunes apparaissent alors comme une forme d’anticipation de ces tensions : un mouvement de désobéissance, de sabotage, d’insurrection diffuse, visant à rendre le capital et l’État inopérants. Non pour instaurer un paradis, mais pour revenir en arrière, jusqu’au point de bascule. Reste à savoir où situer ce point : 1945, 1920, 1850, 1770 ? Chaque époque porte en elle ses propres formes d’intolérable. L’enjeu serait moins de revenir à un âge d’or que de recréer les conditions permettant à une société de choisir à nouveau son avenir.

L’abolition de la grande industrie, de l’État, du travail et du capital ne garantit pas, en elle-même, une société plus humaine, mais elle pourrait ouvrir un espace analogue à celui d’un individu qui, après des errances destructrices, se libère de ses dépendances et retrouve la possibilité d’un projet de vie. Pour ceux qui ont bénéficié du progrès, l’abandon sera difficile. Pour d’autres, il ne changera peut-être pas grand-chose.


Écologie ou économie, il faut choisir – Anselm Jappe
L’Échappée – 2025


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