L’hypothèse K.

Aurélien Barrau

Dans L’hypothèse K, l’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau mobilise la science face à la catastrophe écologique. Qui n’est non pas une crise parmi d’autres, mais une catastrophe civilisationnelle, qui engage à la fois un effondrement du vivant et une perte de sens. Dès lors, cantonner la science à la recherche de « solutions » apparaît comme un appauvrissement, un manque d’imagination, voire d’ambition. La science ne saurait être seulement un outil réparateur.

Car ce qu’elle révèle excède largement le seul réchauffement climatique. Celui-ci n’est qu’une (petite) partie d’un ensemble de processus concomitants : acidification des océans, pollution généralisée, interruption des cycles biogéochimiques, stérilisation des sols. La crise est systémique. L’effondrement n’est pas à venir, il est déjà en cours. Dans ce contexte, il devient illusoire de penser que l’on puisse simultanément augmenter le PIB et réduire les méfaits environnementaux. D’ailleurs, les températures ne devraient pas constituer notre principale inquiétude car plusieurs autres piliers de l’habitabilité sont en train de céder.

Pour Aurélien Barrau, la force de la science tient à sa méthodologie, à sa rigueur, à sa rectitude. Elle donne une image fidèle du monde et de son avenir probable. Elle permet d’objectiver le désastre, de l’anticiper, peut-être de l’endiguer. Mais elle se heurte aussi à ses propres limites. L’éthique et l’esthétique lui échappent largement. Elle demeure muette dès lors qu’il s’agit de dire ce qui est désirable. Et lorsqu’il s’agit de changer les règles du jeu, elle perd de sa superbe et ne sait pas quelle direction choisir.

Pire, elle n’est pas étrangère au désastre qu’elle décrit. Liée à une vaste entreprise de chosification, elle ne peut être entièrement blanchie d’une connivence, parfois indirecte, souvent involontaire, avec la catastrophe en cours. Elle ne peut donc plus se défausser de ses responsabilités. La question devient alors : comment infléchir la pratique scientifique elle-même ?

Le problème est structurel. Le système de financement encourage une recherche qui trahit l’essence même de la science, valorisant des travaux dont les résultats sont en partie anticipés. À cela s’ajoute une accoutumance à des pratiques discutables, comme l’expérimentation animale. Plus profondément encore, rien ne justifie le désenchantement technodépendant de nos imaginaires. Si la science excelle dans son domaine, cela ne signifie pas que le réel s’y réduise.

Elle peut même devenir un outil redoutable au service des puissances dominantes. Nous nous tournons vers l’ingénierie pour réparer des dégâts dont elle est largement responsable. D’où la nécessité, pour Auélien Barrau, de « poétiser » la science, c’est-à-dire de la refonder en déplaçant nos attentes, en infléchissant ses pratiques, en renouvelant sa réception.

Pourtant, même face à la certitude de l’échec, aucune remise en question sérieuse n’est engagée. Décarboner, verdir, certes – mais l’économie demeure orientée vers l’artificialisation systématique du réel. Une arme zéro carbone, entièrement recyclable, n’en reste pas moins dangereuse. Il n’y a sans doute pas de sens à proposer un programme de « science vertueuse ». Mais il est possible de dire ce qu’elle ne devrait plus être : un outil de résistance inertielle, un instrument de consécration des structures établies.

Dès lors, il s’agit de retrouver une pratique plus saine, plus sérieuse. Le projet, paradoxal, serait de « faire tomber la science », non pour la détruire, mais pour la libérer des forces qui la confinent. La science pourrait alors devenir poème. Elle proposerait une autre vision du monde. Si elle a contribué à l’affirmation égotique d’une humanité fascinée par sa propre toute-puissance, elle pourrait aussi devenir le vecteur d’une humilité réinventée.

Car le pullulement technique constitue aujourd’hui l’un des facteurs majeurs de l’effondrement des conditions d’habitabilité. Aurélien Barrau parle d’un d’un techno-cancer nourri par le prométhéisme. Il ne s’agit pas de détruire l’arsenal technique existant, mais d’en contenir l’expansion. Face à un tel phénomène, aucune solution simple n’existe. Comme pour une maladie métastasique, il faut redéfinir ce que signifie « gagner » et accepter la finitude. La technique nous a fait oublier que nous ne sommes pas Dieu.

Reste à savoir si nous sommes encore capables d’enrayer cette prolifération des machines et des programmes qui nous nuisent.

Le « K » du titre renvoie aussi à Kafka. À cette double peur : comprendre, et ne pas comprendre. L’hypothèse consiste alors à jouer K contre K, à opposer à l’absurdité du monde une lucidité sombre mais clairvoyante, une obstination fragile et poétique. Il ne s’agit pas de gagner une partie déjà perdue, mais d’en contrefaire les règles.

La science implore d’être pensée plutôt que simplement utilisée. Mais que signifie concrètement cette hypothèse ? Rien, nous affirme Aurélien Barrau ! Rien, parce qu’elle refuse précisément d’être concrète. Ni programme, ni méthode, ni charte. Plutôt une invite, une respiration. Un dessein, un désir. Un rêve ou un devoir de désassimilation.

Ce qui peut être fait doit être fait, pour la seule raison que cela est possible.


L’hypothèse K. Aurélien Barrau

Grasset, 2023

 

Précédent
Précédent

Suivant
Suivant