Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?
Rob Hopkins
Dans la préface que Cyril Dion consacre au livre de Rob Hopkins, Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?, il y a une invitation à déplacer notre centre de gravité. Plutôt que d’alimenter nos angoisses, il s’agirait de stimuler nos ressources créatives, non pour « sauver le monde », mais pour donner une direction constructive à notre quotidien. Après tout, si nous sommes libres d’imaginer le futur, pourquoi persistons-nous à imaginer le pire ? Pourquoi ne pas nous projeter dans ce que nous désirons vraiment ?
Cette question n’est pas anodine. Si l’économie de marché moderne doit connaître une suite, elle reposera peut-être moins sur l’innovation technique que sur un travail de l’imagination, sur ce que philosophe de l’éducation John Dewey appelait « une capacité de percevoir autrement les choses qui sont ». ? Mais nous sommes incapables de nous unir pour créer, maintenir et concrétiser une vision du monde dans laquelle nous serions capables de régler les crises tout en profitant davantage de la vie.
Il existe un paradoxe : notre imagination semble avoir été mise au service de notre propre extinction. Et pourtant elle demeure la seule faculté suffisamment radicale qui nous permettrait de franchir un cap, à condition qu’elle s’accompagne de courage et d’actes.
Alors comment faire ? Rob Hopkins suggère de retrouver notre capacité à jouer, ou en tout cas de prendre le jeu au sérieux, mais aussi d’être davantage en contact avec la nature et de nous en inspirer. Le contact avec elle n’apporte pas seulement des bénéfices sanitaires, il élargit notre réservoir d’images et de possibles. À l’inverse, notre attention s’étiole, en raison des smartphones. La question devient alors presque politique : et si nous luttions pour la reconquérir ? Car moins on lit, moins on sait résoudre des problèmes ou se mettre à la place des autres. Et plus on devient crédule.
Dans cette perspective, la révolution numérique apparaît moins comme une promesse que comme un sabotage des compétences cognitives et collaboratives dont nous aurions eu besoin pour affronter le défi du changement climatique. L’éducation pourrait être remodelée pour en faire une force au service de l’imagination. Malheureusement, ce sont les récits dystopiques ou rétrotropiques (ces visions d’un passé idéalisé) qui dominent.
Si nous voulons surmonter les nombreux problèmes que connaît notre monde, les faits ne suffisent pas. Ils ne convaincront ni les climatosceptiques, ni ceux qui placent leur foi dans la croissance économique ou la technologie. Pour Rob Hopkins, ce sont les histoires qui ouvrent des possibles. Il faut être capable de faire naître des récits visionnaires, qui laissent entrevoir un monde où tout irait pour le mieux.
Encore faut-il que ces histoires nous touchent. Ce qui rend un récit intéressant, ce sont ses enjeux. Nous devons devenir de meilleurs conteurs afin de donner à nos concitoyens l’impression viscérale qu’un avenir joyeux est possible. Il s’agit de créer des histoires où l’optimisme devient ordinaire, presque banal. Des histoires qui, parce qu’elles sont formulées, rendent leur réalisation pensable. Leur énonciation agit comme un antidote à l’abattement.
Dans cette logique, le « Et si… » devient l’exact opposé du fameux « There is no alternative » de Margaret Tatcher. Reste à savoir comment nos dirigeants pourraient favoriser l’imagination. C’est peut-être la question la plus difficile. Pour Rob Hopkins, c’est à nous de décider, collectivement, de réfléchir à ce que nous voulons, plutôt que de réagir sans cesse à ce que nous refusons.
Ce livre stimulant, plein de pistes pour changer les choses, se conclut avec une citation de Susan Griffin : « Personne ne peut nous empêcher d’imaginer un autre avenir, un avenir qui s’éloigne des désastreux cataclysmes, des conflits violents, des divisions haineuses, de la pauvreté et de la souffrance. Imaginons dès aujourd’hui des mondes que nous voudrions habiter, la longue vie que nous voulons partager, et les nombreux futurs qui sont entre nos mains. » A méditer.
Rob Hopkins – Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons
Actes Sud, 2020