Béton, arme de construction massive du capitalisme
Anselm Jappe
Voilà un essai aussi original que stimulant. Là où la plupart des analyses écologiques s'intéressent à l'énergie, aux transports ou à la consommation, Anselm Jappe choisit un objet beaucoup plus discret (quoique) : le béton. Derrière ce matériau omniprésent, il décèle l'une des expressions les plus abouties du capitalisme contemporain. Son hypothèse est radicale. Le béton ne serait pas seulement un produit du système économique moderne, mais sa parfaite matérialisation. Ce matériau apparemment inoffensif constituerait même le versant concret de l'abstraction marchande.
L'auteur commence par rappeler une réalité souvent ignorée. Contrairement à sa réputation, le béton armé n'est pas fait pour durer. Il distingue ainsi le béton du Panthéon de Rome du béton armé du pont Morandi à Gênes, au destin funeste. Longtemps cantonné aux infrastructures publiques et aux logements populaires, souvent dissimulé sous d'autres matériaux parce qu'on le jugeait inesthétique, il s'est progressivement imposé partout.
Cette domination mondiale n'est pas sans conséquences. Le béton fait mal, explique Anselm Jappe, tant par sa composition que par ses usages, d'autant que ses effets sont souvent invisibles et rejetés hors de notre champ de vision. Le béton est aujourd'hui utilisé dans des quantités astronomiques, pour un impact écologique considérable. L'auteur en identifie plusieurs dimensions : les effets sur la santé humaine, les ravages causés par l'extraction massive de sable et de gravier, la consommation d'énergie nécessaire à sa fabrication, les émissions de CO₂ qu'elle engendre, ainsi que la stérilisation des sols. À ses yeux, là où le béton s'impose prolifèrent également corruption, lobbying et capitalisme sauvage.
Le paradoxe est que ce matériau omniprésent est aussi remarquablement fragile. La plupart des constructions en béton armé ont une durée de vie d'environ cinquante ans, l'une des plus faibles parmi les principaux matériaux de construction. Au-delà, leur entretien devient souvent plus coûteux que leur démolition. Les bâtiments meurent donc eux aussi, laissant derrière eux une masse de déchets difficilement recyclable. Bien souvent, les ruines demeurent.
Mais la critique d'Anselm Jappe dépasse largement la question environnementale. Elle touche également à l'esthétique. La laideur du béton constitue même l'un des fils rouges de son raisonnement. Son péché le plus grave pourrait être précisément celui qui passe généralement pour son plus grand mérite : avoir rendu possible l'architecture moderne. Selon l'auteur, il a joué un rôle central dans l'assassinat des architectures traditionnelles.
Celles-ci reposaient sur des matériaux locaux, adaptés aux climats et aux ressources disponibles, facilement recyclables et souvent plus performants sur le plan thermique. Leur disparition a favorisé l'uniformisation des paysages et des techniques de construction. Cette uniformisation constitue précisément le cœur de la démonstration. Le béton se prête idéalement à la standardisation. Sans forme propre, capable de toutes les prendre, absent de la nature mais présent partout, il efface les particularités locales. Pour Jappe, le béton n'est donc pas seulement un matériau polluant ou inesthétique : il constitue la traduction matérielle de l'équivalence généralisée propre au capitalisme, un monde où tout tend à devenir interchangeable.
L'architecture contemporaine elle-même devient une branche du design davantage préoccupée par l'image produite que par les matériaux employés ou leur inscription dans un territoire. Cette capacité à annuler les différences fait du béton la matérialisation parfaite de la logique marchande. Comme la valeur abstraite du capitalisme, il homogénéise le monde. Sa monotonie se retrouve dans celle des constructions qu'il permet d'ériger aux quatre coins de la planète. Le béton apparaît alors comme le versant matériel d'une abstraction économique qui tend à tout rendre équivalent.
L'essai s'achève sur une perspective plus ouverte. L'épuisement progressif des ressources pourrait conduire à redécouvrir des techniques anciennes et des modes de construction plus sobres. Une hypothèse qui invite à regarder autrement ce matériau apparemment banal et à comprendre qu'à travers lui se joue peut-être une part essentielle de notre rapport au monde.
Béton, arme de construction massive du capitalisme
Anselm Jappe
L’échappée, 2020