L’illusion de la finance verte
Alain Grandjean et Julien Lefournier

La finance verte est-elle une réalité ou un leurre ? Comment pourrait-elle être autre chose qu’un mirage, sachant que la raison d’être de la finance est de faire de l’argent avec de l’argent ? L’objet du livre L’Illusion de la finance verte d’Alain Grandjean et de Julien Lefournier
est de montrer comment des marchés financiers livrés à eux-mêmes ne peuvent pas nous sauver du désastre écologique. Pire, en laissant croire que la solution au financement de la transition viendra du marché lui-même, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, le verdissement apparent de la finance ne fait que prolonger le statu quo.

Pour Alain Grandjean et Julien Lefournier, le problème est simple : sans réglementation ferme, la reconstruction écologique ne se transformera pas spontanément en opportunités financières. Les produits de la finance verte ne corrigent d’ailleurs en rien les dysfonctionnements structurels des marchés. Tant que prévaut l’idée que seul compte ce qui rapporte immédiatement, la finance reste incapable d’assumer ses responsabilités face au défi climatique. Les auteurs en tirent une conclusion politique. Puisque la solution ne peut émerger de l’intérieur du système, il faut accepter de contraindre la finance à réduire les rendements qu’elle exige et replacer l’entreprise dans une logique de projet humain et d’utilité collective.

Cette thèse repose sur le constat qu’une véritable transition écologique a un coût. Qu’il s’agisse de réduire certaines productions ou d’intégrer le coût réel de la pollution, la transition implique une baisse des profits ou, au minimum, des investissements supplémentaires dont la rentabilité est souvent lointaine. Or les marchés financiers arbitrent selon une logique simple de risque et de rendement. À risque égal, l’investisseur choisit la rentabilité la plus élevée. A rendement égal, le risque le plus faible. Dans un tel cadre, les projets verts ne sont pas naturellement favorisés.

Les auteurs contestent ainsi l’idée même d’un investisseur intrinsèquement « vert ». Derrière les discours, les acteurs financiers continuent d’obéir aux mêmes critères que les autres. La « nouvelle frontière » de la finance durable demeure l’ancienne, c’est-à-dire contribuer au bien commun, à condition que cela ne nuise pas au rendement financier. Dès lors, trois leviers seulement peuvent modifier l’allocation du capital : pénaliser le « brun », favoriser le « vert » ou réduire le risque associé aux investissements de transition. Aucun de ces mécanismes ne provient spontanément des marchés eux-mêmes.

À cette limite s’ajoute une fragilité plus profonde. La transition est censée s’appuyer sur des marchés financiers qui, par nature, connaissent des phases d’instabilité, voire de fermeture. Les périodes de crise rendent difficiles les levées de fonds précisément au moment où les besoins d’investissement sont considérables. Faire dépendre la lutte contre le changement climatique de ces marchés revient donc à parier sur une stabilité qu’ils ne garantissent pas.

Alain Grandjean et Julien Lefournier critiquent également la manière dont les institutions financières appréhendent le réchauffement climatique. Les banques centrales le traitent souvent comme un risque parmi d’autres, susceptible d’être évalué par des stress-tests. Or le changement climatique n’est pas un choc temporaire dont on espère sortir avant un retour à la normale. Il constitue une transformation irréversible dont les conséquences systémiques demeurent largement sous-estimées.

D’où leur plaidoyer en faveur d’une transition planifiée. Non pas pour éliminer l’incertitude, mais pour lui donner une direction. Aux yeux des auteurs, l’inaction résulte précisément de l’absence d’un cadre politique crédible capable d’orienter les investissements vers l’atténuation plutôt que vers l’adaptation ou le maintien du modèle actuel. Plus les gouvernements tardent, plus les intérêts économiques liés au statu quo se renforcent.

La finance verte apparaît alors comme un discours qui ne surmonte jamais l’obstacle central du paradigme risque-rendement. Le surcoût d’un projet vert doit toujours être assumé par quelqu’un, qu’il s’agisse d’entreprises, de consommateurs ou de contribuables. Imaginer des investisseurs prêts à sacrifier volontairement leur rendement au nom d’un bénéfice moral relève d’une hypothèse largement irréaliste.

Les dérives du greenwashing financier sont dénoncées. Loin d’être inoffensif, cet  « enfumage » entretient l’illusion de l’action, brouille les véritables démarches écologiques et fait perdre un temps précieux. Pendant que les investisseurs croient parfois contribuer à sauver la planète par l’achat de produits labellisés verts, les transformations nécessaires demeurent insuffisantes.

Au terme de leur démonstration, Grandjean et Lefournier reviennent à ce qu’ils considèrent comme le cœur du problème. Une transition authentique suppose d’accepter certains tabous : la planification et une forme de décroissance de certaines activités. Les actifs les plus polluants devront perdre de la valeur, parfois devenir des actifs échoués. Or les entreprises et leurs actionnaires n’ont aucune raison d’organiser volontairement cette dévalorisation. Les mécanismes du marché ne sont pas conçus pour résoudre une question qui relève d’abord de l’intérêt général.

Dès lors, l’État redevient un acteur incontournable. Lui seul peut arbitrer entre intérêts privés et bien commun, prendre en compte les bénéfices non marchands de la transition et mettre en œuvre les politiques fiscales et économiques nécessaires. Car le véritable changement de paradigme exigé par la crise climatique se heurte encore aux deux piliers de l’hypercapitalisme contemporain que sont la croissance économique et la liberté d’entreprendre. Face à eux, les auteurs opposent la sobriété, la régulation et la planification. Non comme des options idéologiques, mais comme les conditions d’une transition qui ne soit pas seulement un slogan financier.

L’illusion de la finance verte
Alain Grandjean et Julien Lefournier
Les Éditions de l’Atelier, 2021

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