Pourquoi on sait… et pourquoi rien ne change ?

Nous connaissons les causes du changement climatique et les solutions permettant d’en limiter les effets. Pourtant, le passage à l’action reste difficile. Pourquoi ne changeons-nous pas alors que nous savons ? Lors des « Rencontres de l’éco-transition », organisées par le CD2E à Loos-en-Gohelle, une table ronde a exploré les freins au changement, mais aussi les moyens de le rendre possible et désirable.

Pour le sociologue Gaëtan Brisepierre, l’écart entre le discours et les actes est un grand classique de la sociologie. Les comportements individuels ne relèvent pas seulement des choix, des valeurs et des intentions, mais dépendent aussi de contraintes matérielles, économiques, sociales ou symboliques. À cela s’ajoute le poids des habitudes, car changer ses routines représente un coût.

« On nous invite à faire la transition, mais nous vivons dans une société de consommation, voire de surconsommation. Tous nos comportements sont guidés par des infrastructures techniques », explique-t-il. Le changement produit également des gagnants et des perdants. « On a beau savoir, on n’a pas forcément intérêt au changement. »

Pour contribuer à l’adoption de nouveaux comportements, Pauline Dumontier, la déléguée générale du Réseau Canopé, explique que son organisme a créé une fresque de l’habitat responsable pour que ses collaborateurs s’approprient les sujets de la décarbonation. Mais les changements ne sont pas encore à la hauteur des enjeux. Louis-Philippe Blervacque, le président d’Audicée, l’explique par une méconnaissance des approches systémiques. Il plaide pour une approche décloisonnée. « Il faut montrer ce qu’on a à gagner. C’est un investissement, mais c’est aussi un retour sur investissement. » La transition peut ainsi rendre l’habitat plus agréable et moins énergivore.

Dépasser les contradictions

Pourquoi une profession changerait-elle ses pratiques ? s’interroge de son côté Fabien Prouvost, le fondateur d’Envergure Architectes. « Nos clients ne veulent pas d’un bâtiment qui pollue, qui consomme plus d’eau et d’énergie. Mais en même temps, ils sont ultralibéraux et ils veulent que ça ne coûte pas cher. »

Pour dépasser cette contradiction, son entreprise conçoit des bâtiments avec, par défaut, des matériaux neufs qui répondent aux normes environnementales. Puis, au fur et à mesure du développement du projet, elle se penche sur la disponibilité et le coût de matériaux de substitution, en particulier issus du réemploi. « Si un client accepte, il fait une économie. Et en plus, on écrase son bilan carbone. »

Rendre le changement désirable

La connaissance des enjeux ne suffit donc pas. Encore faut-il rendre le changement à la fois désirable et accessible. Gaëtan Brisepierre a présenté le projet « Confort sobre », lancé avec une quinzaine de familles souhaitant moins chauffer leur intérieur. Après avoir déconstruit certaines idées reçues sur les données thermiques, elles ont traversé une période d’entraînement, d’expérimentation et d’échanges.

Pour Gaëtan Brisepierre, il était important « d’imaginer un futur sobre ». Le choix des mots joue un rôle essentiel. Il est question de « confort sobre », et non simplement de sobriété. La nuance est importante. Le premier bénéfice mis en avant par les participants est la santé. Viennent ensuite l’ambiance familiale, un meilleur sommeil, davantage d’énergie, moins de maladies hivernales et une moindre dépendance aux énergies fossiles.

Pour Pauline Dumontier, ces arbitrages doivent également s’appuyer sur un récit fédérateur. « Ce qui est important, c’est d’avoir des récits cohérents, partagés par l’entreprise. »

Transformer l’entreprise sur le temps long

Mais comment embarquer toute une entreprise et mobiliser ses collaborateurs ? Matthieu Ramery, le président de Ramery, explique que le changement s’inscrit dans le temps long, voire très long. Lui qui a commencé la transformation de son entreprise en 2007 estime avoir parcouru 50% du chemin. à ses yeux, la transformation des entreprises commence par celle de ses dirigeants.

A l’occasion de ses 50 ans, Ramery s’est doté d’une raison d’être : « Contribuer à construire un monde durable, utile aux Hommes et aux territoires ». Matthieu Ramery prédit la création d’au moins 30 nouvelles activités, avec un impact positif, dans les cinquante prochaines années. L’entreprise est récemment devenue productrice d’énergies renouvelables, avec des panneaux solaires, des unités de méthanisation. Parallèlement, elle essaie de rendre ses métiers traditionnels plus vertueux, en se fixant des objectifs de décarbonation de 5% par an. « On parle en chiffres pour que ce soit clair. »

Adapter les territoires

La transformation ne concerne pas seulement les entreprises, elle doit aussi tenir compte des particularités de chaque territoire. Pauline Dumontier rappelle que nous ne sommes pas exposés aux mêmes aléas climatiques selon l’endroit où nous habitons. Dans des zones inondables, l’adaptation sera incontournable, tandis que face aux phénomènes de chaleur urbaine, il faudra végétaliser. « Quand on travaille sur l’adaptation, on a des résultats très concrets. En cas de canicule, on est capable de faire baisser la température de quatre à cinq degrés. »

Selon Louis-Philippe Blervacque, les mesures d’adaptation ne fonctionnent que si elles permettent l’atténuation. Il faut des climatiseurs en cas de chaleur, alimentés par des panneaux photovoltaïques. « Les questions qu’on doit se poser, c’est comment être moins dépendant des approvisionnements en matières qui viennent de loin ? Comment ne pas être soumis aux problèmes géopolitiques et de réchauffement climatique ? »

Accélérer dans les vingt-cinq prochaines années

Que changer dans les vingt-cinq prochaines années pour accélérer la transition ? Chaque intervenant de la table ronde met en avant un levier.

Pour Gaëtan Brisepierre, il faut miser sur l’humain avec plus d’accompagnement et de formation. Pauline Dumontier souligne l’importance de l’adaptation et l’urgence de rénover les passoires thermiques. Matthieu Ramery plaide pour une transition désirable, capable de mobiliser l’ensemble des acteurs du territoire. Fabien Prouvost suggère de travailler le modèle économique, en posant une question avant de lancer une activité : est-ce que c’est légitime de produire ça ou ça ? Enfin, Louis-Philippe Blervacque suggère de faire de l’adaptation un levier de tourisme et de développement.

Autant de pistes qui montrent que le passage à l’action suppose de lever les contraintes, de faire évoluer les habitudes, de construire de nouveaux récits et de montrer les bénéfices concrets de la transition.

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