Le bâtiment biosourcé doit encore changer d’échelle
Les matériaux biosourcés progressent dans la construction, mais leur généralisation reste un défi. Organisées au CD2E de Loos-en-Gohelle, le jeudi 8 octobre 2026, les Rencontres régionales du bâtiment biosourcé se sont interrogées sur les conditions de ce changement d’échelle. L’occasion de dresser un état des lieux des filières, puis d’examiner les leviers permettant de développer leur utilisation.
Pour ouvrir les échanges, Yves Hustache, le délégué général de l’Association des indépendants de la construction biosourcée (AICB), présente les principaux chiffres du secteur. En France, le biosourcé compte vingt sites de production, pour 4 000 emplois directs et indirects. Les matériaux biosourcés ne constituent encore que 2 % des ressources utilisées. « Il y a du potentiel », souligne-t-il, en insistant sur la diversité des solutions disponibles.
Les données du baromètre 2026 témoignent de cette progression. En 2025, le chiffre d’affaires atteint 97,7 M€, pour 31,7 millions de m² de produits mis sur le marché. Soit une progression de 126 % depuis 2016, témoignant de la dynamique de croissance. Le chiffre d’affaires a, quant à lui, progressé de 65 %. Les produits biosourcés représentent 11 % de parts de marché des matériaux, tandis que les Hauts-de-France pèsent 5,6 % du marché français du biosourcé.
Réflexion sur la durabilité
Cette dynamique doit désormais se traduire dans les projets. Frédérique Seels, la directrice générale du CD2E, rappelle que le choix des matériaux engage une réflexion sur la durabilité des constructions. Le rôle du CD2E consiste notamment à sensibiliser les maîtres d’ouvrage et à mobiliser les entreprises. L’intérêt pour une solution ne suffit toutefois pas toujours à déclencher son utilisation. Il faut en effet pouvoir la voir, la comprendre et apprécier ses caractéristiques. Écouter, voir, toucher constituent ainsi des moyens de convaincre par la preuve, auxquels doivent s’ajouter l’accompagnement, la formation et l’observation des marchés.
« Le biosourcé peut apparaître comme une solution d’atténuation, mais c’est aussi une solution d’adaptation », rappelle Frédérique Seels. De nouveaux acteurs sont apparus et l’engagement en faveur des solutions bois et biosourcées se renforce.
Le bois gagne du terrain
Thomas Baudot, chargé de mission structuration de la filière bois chez Fibois Hauts-de-France, complète cet état des lieux par les données régionales de la construction bois. Malgré l’effondrement du marché de la construction, le bois gagne du terrain. Sa part dans le logement atteint 4,4 % dans les Hauts-de-France, contre 3,9 % en 2022.
La région compte 54 entreprises spécialisées, pour 886 salariés et 145 M€ de chiffre d’affaires, dont 75 M pour la construction bois. « On n’est pas une région de boiseux », nuance Thomas Baudot. Les scieries régionales sont peu nombreuses et de petite taille. À ces caractéristiques s’ajoutent les difficultés économiques du moment : conjoncture morose, pression sur les marges, concurrence à des tarifs très bas et manque de main-d’œuvre qualifiée.
Des obstacles à la généralisation
Du côté des maîtres d’ouvrage, le logement social offre un aperçu des possibilités de développement, mais aussi des obstacles à surmonter. Amandine Le Moullec, chargée de mission résilience, patrimoine et transition à l’URH Hauts-de-France, rappelle l’importance de ce parc, avec 600 000 logements accueillant 1,4 million de personnes. Chaque année, 6 000 logements sont mis en service et 20 000 sont rénovés.
Pour les bailleurs, l’utilisation des matériaux biosourcés a dépassé le stade de l’expérimentation. Elle entre dans une phase de reproductibilité et de généralisation, sans avoir encore atteint celle de la massification. Plusieurs freins subsistent, tels que la réglementation, les exigences des assureurs et des contrôleurs techniques, le dialogue avec les maîtres d’œuvre et la formation des entreprises. « Il y a aussi un enjeu d’acculturation des bailleurs sociaux », souligne Amandine Le Moullec.
La question économique reste particulièrement sensible. Le manque de visibilité sur les coûts des matériaux biosourcés complique les arbitrages. Surtout, comment absorber d’éventuels surcoûts lorsque les loyers sont encadrés ?
Joseph Cabon, directeur du service Opti+ chez Point P, aborde la place de la distribution. Sur les 1000 agences de l’enseigne, la moitié stockent des produits biosourcés, notamment des isolants et des blocs. Les ventes d’isolants biosourcés progressent de 10 à 15 % chaque année.
Cette progression se heurte néanmoins à plusieurs difficultés d’utilisation : changement des habitudes, poussière lors de la coupe, coût et sensibilité à l’humidité. Pour le négoce, d’autres questions interviennent, comme la gestion des gammes, l’accès aux fiches de déclaration environnementale et sanitaire (FDES), la responsabilité élargie du producteur (REP) et le recyclage. « Chez Point P, notre boulot, c’est de rendre accessible l’offre », résume Joseph Cabon. Cela passe notamment par l’information, avec des présentations itinérantes, et par la valorisation des produits.
Donner de la visibilité aux entreprises
Mais comment changer d’échelle ? Frédérique Seels (CD2E) met d’abord l’accent sur la sécurisation des volumes. Une entreprise investit dans la formation lorsqu’elle sait que des marchés l’attendent. À l’inverse, lorsqu’elle maîtrise insuffisamment une solution, elle peut intégrer à son devis une marge destinée à couvrir les incertitudes. Pour répondre au besoin de compréhension des produits, le CD2E prépare ainsi un démonstrateur mobile consacré aux biosourcés.
Joseph Cabon (Point P) reformule le défi : comment faire du biosourcé un produit grand public ? Il identifie six conditions : le rendre désirable, disponible, facile à vendre et rassurant, notamment en étant assurable, mais aussi le proposer un prix acceptable et répéter son utilisation pour l’installer dans les pratiques. « Le produit n’a pas nécessairement à être moins cher, mais son apport à la construction doit être démontré. »
La question des ressources
Le changement d’échelle soulève aussi la question des ressources. « On demande déjà beaucoup de choses à la forêt, notamment de décarboner tout un secteur », rappelle Thomas Baudot (Fibois). La région dispose de ressources importantes et compte 130 essences, alors que seules cinq sont utilisées. Développer la filière suppose donc de faire évoluer les habitudes et de travailler d’autres bois que l’épicéa et les résineux habituellement employés. Reste à déterminer quelles essences peuvent être mobilisées et comment prendre en compte leur coût plus élevé. « Je ne suis pas inquiet pour la ressource », précise-t-il. Il invite à travailler les ressources de proximité plutôt qu’à importer. Cette évolution exige cependant des compétences techniques et, là encore, de la formation.
Interrogé sur le rôle de la réglementation, Yves Hustache (AICB) revient sur la nécessité de donner de la visibilité aux entreprises. Deux leviers peuvent orienter les marchés. Le premier repose sur les incitations financières, notamment les subventions, même si la raréfaction de l’argent public conduit à rechercher des financements privés. Le second est réglementaire : il appelle à ne pas remettre en cause les niveaux d’exigence carbone. Les outils de production existent. Il faut désormais développer les débouchés. « On peut doubler les volumes », affirme-t-il.
Au-delà du coût de construction
Cette ambition ramène les échanges à la question des coûts. Thomas Baudot souligne que les bailleurs sont pris en étau entre le coût des bâtiments et les attentes de décarbonation. Recruter et former les professionnels se répercute sur le prix au mètre carré. Comment absorber cette hausse ?
Pour conclure, Frédérique Seels invite à considérer le coût d’exploitation du bâtiment. Combien coûtera la climatisation si l’isolation n’a pas été suffisamment prise en compte ? Le choix des matériaux doit intégrer leur durabilité, l’entretien et les possibilités de réutilisation et de recyclage.