Ces choix collectifs qui dessinent les territoires de demain
Comment l’ancrage territorial devient-il un avantage économique ? Le 14 octobre, la nocturne de Great ! a confronté les expériences d’entreprises et d’acteurs publics autour de cette question. Une conférence-débat construite avec Les Rencontres d’Aix, où la coopération, la réindustrialisation et la capacité à penser le temps long ont occupé une place centrale.
Comment entraîner davantage d’entreprises dans la décarbonation ? En ouverture de la nocturne de Great !, Marie-Hélène Foubet, la présidente du Réseau Alliances, invite à s’appuyer sur les grandes entreprises déjà engagées pour mobiliser les autres. Pour elle, les crises renforcent la nécessité d’avancer. Les territoires disposent des atouts pour agir, mais encore faut-il développer une culture commune et embarquer l’ensemble des acteurs.
Mieux voir le territoire pour mieux agir
Cette connaissance du territoire est au cœur du travail de Maxime Blondeau, enseignant, entrepreneur et auteur du livre Bioconscience. Par la cartographie, il cherche à rendre visibles les forces en présence, les ressources et les flux qui structurent un espace. Il présente une démarche de cosmographie qui synthétise la conscience que chacun possède de l’endroit où il vit. « C’est un dessin d’enfant », explique-t-il, avant d’inviter à interroger ce que cette représentation montre et ce qu’elle laisse dans l’ombre.
Car disposer de données ne suffit cependant pas. « Les données ne donnent pas que des infos, elles produisent des récits. » La façon de les regarder influence notre compréhension des territoires et les décisions que nous prenons. Maxime Blondeau voit ainsi dans le changement climatique les conséquences de données que nous ne voyons pas suffisamment. « J’ai la conviction que le changement climatique n’est pas le fait de fous psychopathes, mais de données qu’on ne voit pas. »
Il estime que nous entrons dans un troisième âge du territoire, où les technologies doivent être reconnectées aux réalités locales. Revenir au paléolithique ou renoncer aux outils techniques n’aurait aucun sens. L’enjeu consiste plutôt à intégrer les droits de la nature jusque dans les tableurs et les intelligences artificielles.
Cette approche conduit à une interrogation pour les entreprises comme pour les individus : que donne-t-on à son territoire ? La réponse dépasse le seul résultat économique. Le rapport au lieu de vie et le contact avec la nature participent aussi au bien-être, dont Maxime Blondeau suggère le lien avec la performance économique.
Carte élaborée par Maxime Blondeau (source : LinkedIn).
La proximité nourrit l’activité et la coopération
Comment cet ancrage local nourrit-il l’activité des entreprises ? Pour d’Olivier Colleau, le CEO du groupe Kiloutou, la réponse part des clients. Les servir suppose de disposer d’agences et de matériel à proximité. L’entreprise compte 5 000 salariés, avec 650 agences, dans neuf pays européens. « Ceux qui connaissent le mieux les territoires sont ceux qui y vivent », souligne Olivier Colleau.
Cette implantation favorise les coopérations avec les clients, ainsi qu’avec l’ensemble des acteurs de la filière matériel. Une communauté se constitue pour travailler sur des sujets communs, comme la possibilité de transformer du matériel thermique en matériel électrique, dont les bonnes idées peuvent ensuite être partagées entre ses membres.
Ce rôle de la coopération rejoint celui des récits. Valérie Doussinault, la présidente de Nikita, estime que les histoires peuvent contribuer à faire société et à mobiliser. « Nous sommes une espèce fabulatrice. La capacité à raconter des histoires a permis aux humains de collaborer. Aujourd’hui, on a besoin de récits. » La confiance nécessaire à la coopération se nourrit ainsi de ces expériences racontées, sous la forme de petits récits. Ils composent une histoire collective, à laquelle les entrepreneurs doivent pouvoir contribuer en expliquant ce qu’ils font.
Préserver la terre, les filières et les emplois
Chez Bonduelle, la relation au territoire est directement liée au produit. Xavier Unkovic, le CEO du groupe, décrit la course contre la montre qui commence à la récolte. Quelques heures seulement peuvent séparer le champ de la mise en contenant du légume.
L’entreprise née il y a 173 ans, présente dans 100 pays, avec 9 000 salariés, collabore avec 2 000 cultivateurs. Cette dépendance à la terre implique de la préserver et de la régénérer. « On reçoit énormément du territoire. Sans lui, on n’existe pas », rappelle-t-il. Conserver les filières et l’emploi représente également un enjeu de souveraineté alimentaire.
Le redressement par la solidarité
Jean-Louis Borloo, ancien ministre d’État et ancien maire de Valenciennes, élargit alors la réflexion à l’histoire du Nord. Il revient sur les conséquences de l’effondrement du bassin minier et du textile, puis sur un redressement rendu possible par la solidarité. Des responsables de droite et de gauche, des entrepreneurs et d’autres acteurs ont accepté de travailler ensemble. « L’imagination, l’initiative et la capacité à regarder la situation en face ont permis d’avancer. »
Son diagnostic sur la situation actuelle du pays est sévère. Il met surtout en cause une manière de décider trop étroite. « La tribu va mourir à partir du moment où il n’y a qu’un regard qui décide. Aujourd’hui, c’est l’Inspection des finances. Alors que la feuille de route de l’essentiel, c’est la base. » À ses yeux, la transformation suppose de retrouver cette capacité à faire place à plusieurs regards.
Xavier Unkovic, le CEO de Bonduelle.
Former et faciliter la création de valeur
De quoi les entreprises ont-elles besoin pour créer de la valeur ? Xavier Unkovic insiste sur les savoir-faire et sur l’investissement dans l’éducation et le développement des compétences. Olivier Colleau appelle à soutenir les projets d’aménagement, à porter un regard politique positif sur l’entreprise et à continuer d’investir dans la jeunesse.
Philippe Beauchamps, le vice-président de la Région Hauts-de-France chargé de l’entreprise, de l’emploi et de la formation, aborde les obstacles rencontrés par les dirigeants. « Le premier sujet, c’est comment je fais pour développer mon entreprise en dehors des difficultés administratives ? » Il souligne le rôle des comités locaux pour l’emploi afin d’identifier les formations nécessaires sur chaque territoire. Il évoque aussi la nécessité de faire évoluer sans arrêt les formations des lycées professionnels pour mieux coller aux besoins des entreprises et d’anticiper l’évolution des métiers.
Donner aux territoires les moyens de décider
Le débat prend ensuite une dimension institutionnelle avec Patrice Vergriete, le maire de Dunkerque. « Il y a une crise de la représentation politique, affirme-t-il. On a besoin d’une rupture radicale, non pas vers les extrêmes, mais dans la façon dont la France est gouvernée. »
Il critique l’intervention d’un État qui cherche à tout prendre en charge (santé, écoles, hôpitaux, logements) sans répondre correctement aux besoins de proximité. Il défend une décentralisation plus subtile, donnant davantage de pouvoirs aux partenaires sociaux et aux citoyens. De son côté, Philippe Beauchamps relève les délais d’application des décisions, qui freinent la réindustrialisation.
Pour Olivier Lluansi, qui intervient sur les Territoires d’industrie, les infrastructures sont nécessaires, mais ne suffisent pas à expliquer la réussite. Ports, autoroutes, aéroports et universités doivent s’inscrire dans une dynamique portée collectivement. « Si les territoires veulent se développer, il faut un leadership. Il faut qu’il y ait un collectif derrière ces leaders. Si les gens n’arrivent pas à se mettre d’accord, ça ne marche pas. »
Il estime que l’envie d’agir compte davantage que le titre. Olivier Lluansi regrette pourtant que la dimension territoriale soit insuffisamment intégrée à l’administration. Il rappelle que 40% du succès d’une industrie dépend du territoire dans lequel elle s’inscrit. Les initiatives industrielles se construisent davantage sur le terrain que dans les ministères.
Dunkerque défend une autre trajectoire
Patrice Vergriete prolonge cette critique en interrogeant la métropolisation. Il décrit une concentration de la population dans des zones où les loyers et les besoins de transport augmentent, ce qui rend la vie plus difficile, car plus chère. « On appauvrit la France avec la métropolisation », affirme-t-il, avant de défendre une autre lecture : « le territoire n’est jamais une variable, c’est la solution. »
François Lavallée, de la CCI Littoral Hauts-de-France, rappelle la fragilité de l’industrie dunkerquoise en 2013. Il critique le poids des contraintes administratives et alerte sur les conséquences de la taxe carbone pour les entreprises insuffisamment accompagnées. Il insiste sur l’importance d’un portage politique. « Quand on n’a pas un État stratège, il faut que les territoires agissent. »
Patrice Vergriete, maire de Dunkerque.
Construire une stratégie qui dépasse les mandats
Reste une difficulté. Comment inscrire cette action dans une durée supérieure à celle des mandats électoraux ? Patrice Vergriete explique que Dunkerque avait choisi, dès 2014, de se positionner sur la décarbonation industrielle. Cette orientation a précédé le retour de la réindustrialisation au premier plan, à la faveur du covid.
Pour lui, un territoire doit travailler à quinze ans et préparer le coup d’après. Dès lors, quelles ressources faut-il développer pour donner aux entreprises l’envie de s’installer ? La cohérence des implantations est essentielle. Il invite à choisir « des activités qui peuvent s’inscrire dans l’écosystème », afin que le coproduit d’une entreprise devienne la ressource d’une autre. François Lavallée rappelle parallèlement le besoin de simplicité administrative.
Sandrine Delory, administratrice du Réseau Alliances, apporte l’exemple de la décarbonation de l’assiette, en associant les dimensions végétale et animale. Elle souligne la nécessité de disposer de locomotives dans les territoires, tout en embarquant les autres acteurs.
Histoires à partager
Cette mobilisation exige une vision commune, reprend Patrice Vergriete. Chacun doit accepter de faire un pas vers l’autre. « Il faut une capacité prospective. On a du mal dans le pays à faire le temps long. » L’incertitude budgétaire actuelle complique cet exercice. Pourtant, une stratégie suppose d’identifier des filières, de concentrer des moyens et d’accepter de se tromper.
Olivier Lluansi revient alors à la condition collective. « Même si on a les meilleures idées et qu’on est tout seul, ça ne marche pas. » L’industrie produit de la prospérité, mais aussi de la cohésion et des possibilités de transition écologique. Elle contribue à faire société.
Maxime Blondeau conclut cette table-ronde en reliant ces choix à la manière dont un territoire se raconte. « C’est le récit qu’on fait qui va permettre les choix industriels et technologiques. Mais c’est aussi l’inverse. » Les décisions transforment les territoires, elles leur donnent aussi de nouvelles histoires à partager.