L’ancrage territorial devient un avantage économique

Comment faire du territoire un avantage économique ? Cette question a été au centre de la conférence inaugurale de Great !, le festival économique et créatif des territoires. Entre circulation des richesses, coopération et innovation, les échanges ont exploré les moyens de transformer la proximité en levier de développement.

Ce qui aurait dû être le 20e World Forum laisse place à une nouvelle proposition, Great !, un festival économique et créatif des territoires, conçu comme un moment de réflexion et d’échanges. La conférence de lancement s’est penchée sur une question concrète : comment l’ancrage territorial peut-il contribuer à la performance des entreprises et au dynamisme économique ?

Faire circuler la richesse à proximité

Avant de parler de stratégie, encore faut-il définir ce qu’est le local. Pour Élisabeth Laville (Utopies), chaque entreprise, comme chaque individu, appartient à plusieurs territoires. En référence à Bruno Latour, elle invite à penser le local à travers la proximité, le sens et la relation. C’est « l’économie de la poignée de mains ». Un territoire constitue d’abord un terrain de vie, riche de ressources et de possibilités.

Cette proximité possède une traduction économique. Élisabeth Laville rappelle que 30% du dynamisme local est lié à la richesse de l’économie locale. Elle décrit le coefficient multiplicateur. Un euro dépensé sur un territoire peut y circuler plusieurs fois, alimentant successivement l’activité de différents acteurs. Selon les situations, cet euro devient ainsi 3,4, voire 7,8 €. « Plus les échanges sont possibles, plus l’argent produit de l’argent. »

Or, cet effet multiplicateur a diminué de moitié en 75 ans sous l’effet de la mondialisation. Un autre problème : seuls 2 % de ce qui est mangé sur un territoire en provient. « Les territoires deviennent alors des plateformes logistiques, traversées par des flux dont elles captent insuffisamment la valeur. »

La relocalisation ouvre une autre perspective. « À chaque fois qu’on relocalise, on crée de l’emploi, on baisse les émissions de CO2, on crée du lien social », souligne Élisabeth Laville.

La coopération se construit dans la proximité

Cette capacité des territoires à soutenir le développement trouve un écho chez Jean-Hervé Lorenzi, du Cercle des économistes : « Territoire et jeunesse sont les deux mots clés pour relancer le pays », assène-t-il. Jean-Pierre Letartre (Entreprises et Cités), insiste pour sa part sur la responsabilité des acteurs économiques. « L’engagement des entreprises sur le territoire est clé. Quand les entreprises s’engagent, le territoire leur rend bien. » Entreprises, associations et collectivités disposent, selon lui, d’une réelle capacité d’action lorsqu’elles travaillent ensemble.

Jean-Hervé Lorenzi structure ensuite son propos autour de quatre entrées : le déni, l’évidence, la perspective et les pôles de compétitivité. Il déplore notamment la faible place du sujet territorial dans les débats présidentiels. Il voit aussi dans les pôles de compétitivité un moyen de dynamiser les territoires, à condition de leur redonner des moyens.

Pour Jean-Pierre Letartre, cette mobilisation collective apporte une réponse à la complexité du monde économique. Encore faut-il en réunir les conditions. « Pour coopérer, il faut avoir de la confiance. Et la confiance, elle se crée quand on établit des liens. » Le territoire devient ainsi un espace où les relations se construisent et où les transformations peuvent prendre corps.

Donner des relais territoriaux à l’innovation

Le débat se déplace alors vers les conditions de l’innovation. Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025, revient sur le décrochage économique français par rapport aux États-Unis. Depuis la fin des années 1980, explique-t-il, le PIB par habitant français (et plus largement européen) recule comparé à celui des Etats-Unis. Pourquoi ? Il évoque le moindre nombre de brevets et une participation insuffisante à la révolution des technologies de l’information.

Pour retrouver une dynamique, plusieurs conditions doivent, selon lui, être réunies : une recherche fondamentale inscrite dans le temps long, des start-up capables de grandir, un marché européen plus vaste et des instruments financiers adaptés. L’innovation suppose aussi une évolution des mentalités. « Pour faire de l’innovation de rupture, il faut admettre la possibilité de l’échec. » Philippe Aghion relie ce diagnostic aux besoins de politique industrielle mis en évidence par le rapport Draghi.

Le Nobel 2025 déplorer le poids de la centralisation française. Il prend l’exemple des établissements scolaires qui ne disposent pas de l’autonomie nécessaire pour remplacer un professeur. Il critique aussi le manque d’autonomie des universités, dont les leviers financiers restent contrôlés par Bercy, ainsi que la centralisation de Parcoursup, « une usine à gaz où l’Etat veut toujours garder la main. »

Dès lors, quelle place donner aux territoires ? Philippe Aghion défend l’articulation entre une impulsion centrale et des capacités d’action locales. « C’est bien une politique industrielle, mais il faut des relais territoriaux. » Les pôles de compétitivité, les universités et les incubateurs peuvent jouer ce rôle en organisant les interactions entre la recherche et les entreprises. Il cite également l’apport des laboratoires d’excellence à l’innovation française.

Transformer l’épargne en investissement

Reste la question du financement. L’Europe dispose d’une épargne importante, mais sa transformation en investissement demeure un enjeu. Philippe Aghion souligne le rôle des banques populaires, tout en relevant que les institutions décentralisées restent surtout bancaires et concentrées dans les grandes métropoles. Il plaide pour des lieux de rencontre entre universités et entreprises et pour un marché des capitaux européen davantage intégré, capable de mieux orienter l’épargne vers le développement économique.

Jean-Hervé Lorenzi revient alors sur des villes dont l’image économique est particulièrement forte, à l’instar de Toulouse, Grenoble et Dunkerque. Comment diffuser ce dynamisme ? Philippe Aghion évoque un possible rapprochement de l’Angleterre avec l’Europe, qui pourrait constituer une opportunité pour Lille, mais alerte aussi sur la force du Rassemblement national dans la région. Il insiste enfin sur la nécessité d’un développement inclusif.

Interrogé sur la possibilité de poursuivre la croissance sans détruire la planète, il mise sur l’innovation verte, évoquant notamment des technologies de refroidissement de l’air. Une orientation qui suppose une politique industrielle verte…

Philippe Aghion, Prix Nobel d’Economie 2025.

Six façons d’intégrer le local dans la stratégie

Après ces échanges sur les conditions de l’innovation, Élisabeth Laville, revient à la stratégie des entreprises. Elle propose six façons d’y intégrer l’économie locale.

Le territoire constitue d’abord un marché, dont la crise du covid a rappelé l’importance.  En second lieu, le local peut nourrir la relation client, en ciblant des acteurs locaux avec des produits locaux. Il peut aussi devenir une mission. Certaines entreprises se créent précisément pour répondre aux besoins du territoire et y produire ce qui était auparavant importé.

Quatrième piste, la mutualisation permet de partager des moyens logistiques ou des besoins de recrutement. Cinquièmement, le territoire constitue un gisement de ressources encore insuffisamment mobilisées à son bénéfice, comme l’illustre la production locale d’énergie. Enfin, il représente un vivier de partenaires, renouant avec cette « économie de la poignée de mains » évoquée au début des échanges.

Cette approche conduit à interroger les limites de la spécialisation économique. « Si on hyperspécialise les territoires, c’est bien. Mais si on est obligé d’importer tout le reste ? L’argent sort. On a une force industrielle dans les Hauts-de-France, mais une économie passoir », observe Élisabeth Laville. Une activité industrielle puissante peut ainsi coexister avec des dépenses qui alimentent largement d’autres territoires.

Elle évalue ces « fuites économiques », liées à une demande locale non satisfaite localement, à 138 milliards d’€. Dans les Hauts-de-France, elle met en regard une production de 70 milliards d’euros et une demande locale de 58 milliards, tout en rappelant l’importance des importations et des exportations. Selon les estimations présentées, recapter seulement 1 % de ces fuites représenterait 2,5 milliards d’€ d’activité régionale supplémentaire, 8 000 emplois directs et 18 000 emplois indirects.

« Plus on consomme localement, plus on crée des emplois », résume-t-elle. Le potentiel de développement se trouve aussi à proximité, à condition d’apprendre à mieux le repérer.

Jean-Pierre Letartre prolonge cette réflexion en proposant de redonner du pouvoir fiscal aux territoires, quitte à instaurer une compétition entre eux. Élisabeth Laville souligne, de son côté, l’importance de l’économie sociale et solidaire, dont les modèles économiques sont davantage tournés vers le territoire.

Changer de regard et partager la gouvernance

Pour terminer, les intervenants sont invités à retenir un seul point susceptible de sublimer le territoire local. Jean-Hervé Lorenzi choisit de « maîtriser l’information ». Élisabeth Laville appelle à dépasser l’opposition entre économie locale et mondialisation. Elle établit un parallèle avec le tourisme. On voyage parfois à l’autre bout du monde pour découvrir des choses présentes à côté de chez soi. « La clé, c’est le changement de regard. »

Jean-Pierre Letartre retient « la gouvernance partagée ». Il invite à construire des modes de décision associant acteurs publics et privés, associations, entreprises et responsables politiques, afin de se mettre d’accord sur des projets. Une façon de donner une traduction collective aux ressources et aux possibilités mises en lumière tout au long des échanges.

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