Rêver ensemble pour ouvrir d’autres futurs
Face au changement climatique, à l’intelligence artificielle et à l’épuisement des modèles hérités, comment retrouver la capacité de construire l’avenir ? Le 15 octobre, au festival Great !, la rencontre « Rêver ensemble : une urgence » explorait le rôle de l’imaginaire dans la transformation des entreprises et des territoires. Avec une question centrale : qui participe à l’écriture des récits de demain ?
Les récits du futur existent déjà, mais qui a le droit de les écrire ? Dans une période marquée par les crises, rêver peut sembler décalé, voire dérisoire. Pourtant, c’est peut-être retrouver la capacité d’imaginer ensemble un avenir sur lequel agir qui est le plus urgent
Imaginaires dégradés
Pour Louis-Marie Clouet, le directeur de la prospective à l’Université Catholique de Lille, les imaginaires sont dégradés, au point que les étudiants expriment un mal-être mental. Cette difficulté à se projeter interroge sur la mission universitaire en général. Depuis son origine, rappelle-t-il, la Catho cherche à penser l’avenir par la recherche et à former des jeunes capables de le façonner. « Une université qui ne rêve pas de l’avenir peut mettre la clef sous la porte. » Aujourd’hui, la baisse de la natalité fait aussi nécessairement évoluer notre réflexion sur notre rapport au futur.
Cette question se pose aussi à l’échelle urbaine. Thibaut Vullin, urbaniste chez ExpliCités, travaille sur la ville, un objet très concret, traversé de problèmes techniques et de choix de politiques publiques. « Introduire l’imaginaire suppose de trouver comment mettre ces enjeux en récit afin de permettre leur appropriation », explique-t-il.
Anthony Chastas, fondateur de Trifolium Art Gallery, présente pour sa part une démarche d’art à impact. La création artistique constitue ainsi une autre porte d’entrée pour interroger nos représentations.
Mais faut-il seulement séparer le réel de l’imaginaire ? Ariel Kyrou, journaliste et essayiste, copilote d’Arcadia, conteste cette opposition. « Le réaliste aujourd’hui n’est-il pas celui qui rêve ? Alors rêvons et soyons chimériques ! » Il estime que penser le futur relève de la démocratie. Empêcher les citoyens de l’imaginer reviendrait, en effet, à les priver de leur capacité à participer à sa construction. Soit une logique de régime totalitaire.
A l’inverse, les récits d’effondrement peuvent nourrir l’impuissance, alors même que le récit écologique a du mal à embarquer. Si tout paraît condamné, pourquoi agir ? Entre la sidération et l’absence de direction, comment se mobiliser ? L’imaginaire permet de rouvrir des perspectives. « Il faut créer un autre possible plutôt que de se résigner à l’impossible. Pour réaliser ses rêves, il faut avoir des rêves. »
Une matière collective
Comment cette ambition se traduit-elle sur le terrain ? Thibaut Vullin évoque des projets urbains auxquels il a participé. Transformer des rêves individuels en réalité collective commence par la nécessité d’identifier les personnes qui font vivre un quartier, les rencontrer et écouter leurs attentes. Ensuite, il convient faire de ces échanges une matière urbanistique, susceptible de nourrir le projet.
À l’Université Catholique de Lille, qui compte près 45 000 étudiants, Louis-Marie Clouet décrit une autre expérience de projection collective. Pour les 150 ans de l’établissement, 150 personnes ont été invitées à réfléchir à l’éducation en 2100. Ce travail a conduit à écrire trois récits du futur de l’éducation. Dans le premier, la montée des eaux contraint à vivre dans des mini-mondes. Le deuxième imagine une société hypertechnologique où des puces rendent l’éducation inutile. Le troisième mêle apprentissage dans la nature et technologie, alors que les enfants disparaissent.
Les participants ont ensuite été amenés à jouer ces situations. L’exercice a permis de mesurer les transformations déjà accomplies en 150 ans et d’envisager l’université comme un être vivant, capable d’évoluer.
De gauche à droite, dans les canapés autour de l’animateur : Louis-Marie Clouet (La Catho Lille), Ariel Kyrou (Arcadia), Anthony Chastas (Trifolium Art Gallery), Thibaut Vullin (ExpliCités).
Mobiliser les émotions
L’imaginaire passe aussi par la rencontre avec les œuvres. Anthony Chastas décrit les artistes « comme des transistors qui captent des signaux faibles et les transforment en un futur qui appartient aux spectateurs. » Une œuvre provoque bien des interprétations. Celui ou celle qui la regarde peut y percevoir des éléments différents, s’engager dans une réflexion très personnelle. Pour Anthony Chastas, l’objectif est de provoquer une démarche, voire un engagement. Il observe que les tentatives de transformation sollicitent beaucoup la raison, alors que les sentiments peuvent eux aussi susciter des changements d’attitude.
Ariel Kyrou prolonge cette réflexion avec l’écriture. Écrire permet de découvrir ce que l’on pense, mais une création participe toujours à une dynamique collective. Elle se nourrit de discussions et peut, à son tour, provoquer des réactions. Mais avec un effet qui n’est jamais garanti. Encore faut-il tenter de faire émerger quelque chose…
Pour que les idées circulent, elles doivent rencontrer une pluralité de publics. Un horizon unique enfermerait l’imaginaire au lieu de l’ouvrir. « Si on écoute les décideurs politiques, on peut croire qu’il n’y a qu’un avenir triste. C’est aux gens de créer leur futur ! » plaide-t-il. Cette liberté demande toutefois un travail. « Lorsqu’on invite des personnes à raconter leurs rêves, les premières réponses reproduisent souvent des stéréotypes. Il faut parvenir à les dépasser. L’effet immédiat n’est pas nécessairement mesurable, mais l’exercice permet déjà de remettre en cause le fatalisme. »
Créer les conditions du passage à l’action
Comment passer du rêve à l’action ? Pour Thibaut Vullin, une démarche stratégique doit s’inscrire dans le temps long, considérer les interactions entre les différentes composantes d’un territoire et donner la parole à ceux qui y vivent et y agissent.
Ariel Kyrou s’interroge sur ce qui permet à une fiction de produire des effets. Il évoque la philo-fiction et la place des projections imaginaires dans la logique de la Silicon Valley. Une fiction introduit un décalage, car elle permet d’envisager d’autres futurs, mais aussi de relier des personnes n’échangeant pas habituellement entre elles. L’enjeu consiste alors à créer des dispositifs où ces rencontres peuvent se construire. La fiction devient féconde lorsqu’elle construit des liens entre des publics différents, autour de possibilités qu’ils peuvent explorer ensemble.
Louis-Marie Clouet explique que les universités forment dans des disciplines spécialisées, mais certaines questions ne trouvent pas leur place dans ces cadres. Il suggère de réunir les compétences dans un espace commun afin d’éclairer des interrogations parfois saugrenues, d’explorer des voies nouvelles et de chercher des solutions à des enjeux imprévus.
Ainsi, l’université peut jouer le rôle d’une « autorité autorisante », soit un cadre qui donne la possibilité de tenter, de croiser les approches et d’ouvrir le champ des possibles. Avec, à la clé, une dimension essentielle de cette exploration collective : « La connaissance peut être une source profonde de joie, et de joie partagée. »